Parcours d’un poète

Souleymane Dimanka, poète slameur franco-sénégalais passionné de mots, porte ses textes emprunt de justesse et de sensibilité sur les scènes internationales et partage son art oratoire avec générosité et humanité.

Né en 1974 au Sénégal, alors que son père, tailleur dans son pays, était déjà parti pour la France, et venait de trouver un emploi d’ouvrier chez Ford à Blanquefort, Souleymane Diamanka a deux ans quand, avec sa mère et ses soeurs, il le rejoint à Bordeaux, le quarrtier ‘’la Clairière des Aubiers’’. La famille s’installe, apprivoise son nouvel univers.

« Mais à la maison, on ne parlait que peul – ordre strict de mon père qui craignait que nous n’oubliions nos racines ».

Parce que les horaires en 3-8 de l’usine lui laissent trop peu de temps avec ses enfants, le père de Souleymane Diamanka enregistre, sur des cassettes audio, contes, chants et dictons peuls.

« Ces cassettes, que j’ai toujours, sont le symbole de l’univers dans lequel j’ai été éduqué, souffle l’artiste. A travers elles, mon père nous ouvrait à un autre monde que celui des halls d’immeubles du quartier. A un autre lexique. Une autre poésie ».

Riche de ces univers mêlés, Souleymane Diamanka, qui a quitté l’école l’année du bac, jongle avec les mots comme il jongle avec les balles – gestuelle de la patience qui le fascine depuis un bref passage à l’école du cirque de Bordeaux, et inlassablement travaillée depuis.

« Mon père me disait parfois que, selon un dicton Peul, il n’y a pas de difficultés, il n’y que des habitudes à prendre. Il m’a transmis cette foi en l’infini des possibles chez chacun ».

Ses premiers pas sur scène, en 1991, en première partie de NTM, c’est avec le groupe de hip-hop Djangu Gandhal, formé adolescent avec quelques amis, dont Hamid Ben Mahi, aujourd’hui chorégraphe, qu’il les fait. Premières tournées, premiers succès… Mais la véritable révélation, pour lui, c’est la découverte inattendue de la scène slam, au détour d’un bar parisien.

« Perdu dans le brouhaha ambiant, j’ai choisi de ne pas scander mon texte mais de simplement le dire. Et oh miracle, j’ai eu l’impression que, pour la première fois, on m’écoutait. J’ai été happé par l’échange avec le public né des silences nichés dans les interstices dessinés par les mots posés seuls, nus ».

Rencontre avec un art que l’artiste continue de nourrir de ses identités métissées et des univers musicaux pluriels dans lesquels il a baigné. Sa passion pour les mots l’a d’ailleurs poussé à multiplier les collaborations – avec les Nubians, Grand Corps Malade, Oxmo Puccino, Marcus Miller, Henri Salvador … Ou avec le slameur polonais John Banzaï, avec qui il a écrit un recueil de poèmes et s’est amusé à « inventer les mots d’une nouvelle langue, « le peulonais » ».

« C’était drôle, mais fort aussi. Car cela disait combien chaque langue porte en elle-même sa propre poésie, une façon singulière de voir le monde. Et que, métissées, elles peuvent créer des perles inattendues ».

Hamid Ben Mahi apprécie le parcours de son ami : « Souleymane a toujours écrit. Pour Djangu Gandhal, c’était d’ailleurs déjà lui le parolier. « Souley », c’est mon ami d’enfance… mais c’est aussi un grand poète, dont l’écriture est tout à la fois touchante et surprenante. Il a une finesse, une douceur unique. Pour moi, il fait partie des plus grands de la scène slam ! Il mérite d’être reconnu par le grand public, à l’instar des têtes d’affiche avec lesquels il a d’ailleurs travaillé. D’ailleurs ici aux Aubiers, comme pour tous ceux qui ont grandi avec lui, Souley c’est « l’artiste », avec un grand A ! ».

Directrice du festival Chahuts, Elisabeth Sanson opine. Lorsque son équipe a entamé, il y a quelques années, un travail aux Aubiers sous forme d’un « laboratoire des utopies », le premier artiste dont on lui ait parlé… c’est Souleymane Diamanka. Un nom comme une évidence… Elle, avait découvert le slameur peu avant, lors du festival littéraire bordelais Ritournelles.

« Il présentait un de ses textes en acoustique, et j’ai été happée ! Par son flow, sa voix, son vocabulaire… Il avait une présence remarquable, une langue unique ».

« Après vingt ans de vie nomade », de Paris à Dakar en passant par les scènes slam d’ici et d’ailleurs, Souleymane Diamanka est « rentré à Bordeaux », en juillet 2017. Un retour comme un « bain de lumière », titre de son troisième album qui sortira prochainement. L’artiste dit avoir eu envie « de s’ancrer ».

L’homme a défait ses bagages. Semble vouloir se délester comme pour mieux rebondir. Seul en scène pour son One poet show, conçu « comme un condensé épuré de tous les répertoires musicaux qui l’ont construit » à partir de vingt textes, ré-agencés ou inédits, Souleymane Diamanka se présente, la voix grave, comme un « donneur de paroles d’honneur » – désireux « d’inviter le spectateur au voyage, et à oser ».

(Extrait de l’article de Emmanuelle Debelleix pour Rue89)